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jeudi 9 février 2012
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Réforme des collectivités locales Version imprimable Suggérer par mail
24-10-2010

Catherine_Boursier_120.jpgCatherine Boursier nous communique une analyse objective de la réforme des collectivités territoriales envisagée par le gouvernement...  [Télécharger le document]

Adoptée solennellement en deuxième lecture par l'Assemblée Nationale le 28 septembre, la réforme des collectivités territoriales marque un clivage net entre le Sénat et l'Assemblée Nationale (les députés UMP ayant ostensiblement exprimé leur soumission aux intentions présidentielles et gouvernementales). Le texte sera prochainement porté devant la Commission Mixte Paritaire du Parlement   (dont la réunion initialement prévue le 13 octobre a été reportée au 3 novembre sur « influence » de l'Elysée, qui estimait avoir suffisamment de problèmes à régler à cette date avec la mobilisation sur la réforme des retraites sans mettre en lumière le désaccord profond qui règne entre les Députés et les Sénateurs y compris au sein de sa majorité).

Analysée de manière isolée, cette réforme est clairement une revanche du gouvernement sur le verdict des urnes exprimé lors des dernières régionales (et de manière générale lors des élections locales). En revanche, replacée dans un contexte plus large, elle révèle une stratégie idéologique profonde qui va bien au-delà de la simple revanche électorale.

Obéissant aux principes de l'idéologie libérale, le Gouvernement désengage progressivement l'Etat de ses missions en restructurant l'action et les dépenses publiques autour de quelques territoires centraux (métropoles urbaines en particulier). Les territoires périphériques, en proie à des problématiques profondes (le vieillissement de la population, le maintien des emplois et des activités), nécessitent des dépenses publiques dont l'ampleur est incompatible avec l'esprit libéral qui anime actuellement le Gouvernement ! Par ses réformes successives - celle de fiscalité locale et celle des collectivités territoriales - le gouvernement n'a d'autre but que de construire le désengagement des collectivités !

Cette stratégie est une mécanique bien huilée. Le Gouvernement « désengage l'Etat » des territoires ruraux (partie 1). En même temps qu'il fait appel aux financements des collectivités territoriales sur ses propres champs de compétences, il supprime les derniers vestiges de leur autonomie financière et restreint le champ de leurs compétences (partie 2). Enfin, il réduit l'influence des élus et des collectivités territoriales en « recentralisant » les lieux de décisions dans des structures larges et  spécialisées (partie 3).

Au final, c'est l'idée même de « République décentralisée », pourtant gravée dans le marbre de la Constitution, qui est attaquée dans ses principes les plus essentiels : équité des territoires, égalité des citoyens, continuité du service public... Tout concourt à l'abandon des zones rurales et à la suppression progressive des communes.

1 - Le Gouvernement désengage l'Etat de ses missions régaliennes

Animée par une idéologie libérale qui voit dans l'Etat une superstructure contraignante et dans le service public local un gouffre financier, la droite au Gouvernement pilote le désengagement de l'Etat.

On ne compte plus aujourd'hui les exemples de réformes conduites par le Gouvernement en vertu de la Révision Générale des Politiques Publiques. Rationalisation, modernisation, restructuration, le Gouvernement a toujours une « bonne » raison pour fermer les services publics. Et les fermetures ont été nombreuses : collèges, gendarmeries, casernes, établissements pénitenciers, tribunaux, conseils de prud'hommes, réforme de la carte hospitalière qui laisse craindre des déserts médicaux, changement du statut de La Poste...

Bien sûr, cette entreprise d'abandon des territoires est savamment masquée par de grandes campagnes de communication annonçant des « milliards virtuels » : «26 milliards et 1000 projets prévus pour la relance ! », « un (très) Grand » emprunt national de 35 milliards ! », «360 milliards « pour sauver les banques ! »...

L'attitude du Gouvernement est d'autant plus coupable qu'en même temps qu'il se désengage, il sollicite les financements des Collectivités Territoriales sur ses propres champs de compétences : les LGV, les Universités, sont des sujets sur lesquels l'Etat est seul compétent et pourtant les financements des Collectivités Territoriales ont été sollicités.

Notons également le fleurissement de multiples « dispositifs », « schémas » et autres « plans » qui donnent lieu à de grandes annonces gouvernementales et exigent le concours financier des Collectivités Territoriales.

Prenons par exemple les 250 Maisons de Santé qui ont été annoncées. Le Gouvernement communique abondamment sur cette mesure, laissant penser qu'il est le seul impliqué. Pourtant il ne financera que 25 à 35% seulement de ces Maisons et exigera l'intervention des Collectivités. La même logique prévaut pour les internats d'excellence, le service civique, les schémas environnementaux,...

Le piège est toujours le même. Si les collectivités territoriales refusent de participer, elles sont accusées de pénaliser leur territoire. Si elles acceptent de participer, outre le manque de visibilité dont elles pâtissent sur un dispositif gouvernemental, on leur reproche de gaspiller les fonds publics, d'intervenir « sur tout et n'importe quoi » en vertu de la clause générale de compétence. 

Les règles fixées par le Gouvernement sont celles d'un jeu de dupes qui pénalise les Collectivités Territoriales, dénature l'esprit de la décentralisation et justifie la réforme en cours.

 

2 - Disparition de l'autonomie des collectivités

Ce jeu de dupes, en même temps que la situation économique du pays et quelques réflexes populistes, sert à justifier la reprise en main des budgets locaux par l'Etat et la réforme des Collectivités Territoriales.

 

      A - Disparition de l'autonomie fiscale et financière

Avant la réforme de la taxe professionnelle, les dotations, le FCTVA, les dégrèvements d'impôts, les compensations de charges, etc., donnaient à l'Etat un poids tout à fait majeur dans les budgets locaux. La réforme de la Taxe Professionnelle est venue parachevée la fin de la d'autonomie fiscale des collectivités.

Le cas des Régions est particulièrement significatif : après la réforme de la fiscalité, elles ont perdu tout pouvoir d'imposition et tout pouvoir sur les taux.

Prenons l'exemple de la Région Lorraine. Son budget reposera pour sa quasi-totalité sur des dotations et compensations de l'Etat : CVAE, IFER (transport ferroviaire et part de l'IFER télécom), dotations complémentaires, TIPP, produit des cartes grises, compensations du FNGIR, participation au titre du Plafonnement VA, DCRTP.

Le maintien de la TIPP et le produit des cartes grises ne parviennent pas à masquer un semblant d'autonomie fiscale : la TIPP est une dérogation accordée par l'Union européenne tandis que le produit des cartes grises est appelé à diminuer en vertu des efforts faits par l'institution régionale pour favoriser les transports collectifs et propres !

L'Etat est donc aujourd'hui « le Régent » du budget régional ! L'autonomie fiscale  - entendue comme le pouvoir de lever l'impôt et d'en fixer les taux - est donc quasi-nulle : 12,6 % seulement !

Comme si cela n'était pas suffisant le gouvernement vient de décider le gel des dotations aux collectivités au minimum pendant 3 ans à partir de 2011, bien que le rapport annuel 2010 de l'Observatoire des finances Locales, présenté en juillet dernier, ait appelé son attention sur la « situation très préoccupante » des collectivités locales « à la veille d'une grave crise financière ». En Lorraine, les dotations de l'Etat représentent 31% des  ressources de la Région (hors emprunt). En ne tenant compte que de la seule inflation (1,5 % par an), ce gel va entraîner une « perte » de recettes de 4 millions d'euros dès 2011 ; sur la période 2011-2014, les « pertes » cumulées sont estimées à 40 millions d'euros.

 

      B - Limiter les capacités d'intervention des collectivités

En même temps qu'il reprend la main sur leur budget, le Gouvernement limite le champ d'intervention des Collectivités Territoriales. C'est l'objet de la réforme en cours.

En attendant les conclusions de la Commission Mixte Paritaire, il semble que la réforme des Collectivités Territoriales validera un maintien de la clause générale de compétence pour les seules Communes (qui n'auront plus un sou pour la mettre en œuvre !!!) Les Départements et les Régions ne pourraient alors intervenir que sur les compétences que la loi leur attribue. Lorsqu'une compétence sera confiée à une catégorie de Collectivités, les autres ne pourront plus intervenir en la matière.

Quelques dérogations seront vraisemblablement prévues :

  • Les compétences de sport, tourisme et culture demeureraient partagées entre les collectivités.
  • Les Départements pourraient financer des projets des Communes ou EPCI et les Régions pourraient financer les projets d'envergure régionale portés par les Départements, Communes ou EPCI, sous certaines conditions :
  • Les collectivités assurant la maîtrise d'ouvrage devrait s'acquitter d'une participation minimale de 20 % pour les Communes de moins de 3 500 habitants et les EPCI de moins de 50 000 habitants, de 30 % pour les autres Collectivités Territoriales et groupements de collectivités.
  • Tout cumul d'aides départementales et régionales serait interdit sauf pour les Communes de moins de 3500 habitants et les EPCI de moins de 50 000 habitants ;

Il est également évoqué qu'après la première élection des conseillers territoriaux, en 2014, ceux-ci définiraient un « schéma d'organisation des compétences et de mutualisation des services » par délibération concordantes des Régions et des Départements.

Le Gouvernement justifie ces dispositions par la nécessité de mettre fin aux financements croisés. Cet argument ne tient pas : « par dérogation » (ce sont les termes utilisés dans le projet de loi !) les projets dont la maîtrise d'ouvrage relève de l'Etat continueraient de bénéficier des financements publics multiples, dont ceux du Département et de la Région ! L'Etat s'affranchirait ainsi des règles qu'il va imposer aux collectivités !

Cette disposition amène la remarque suivante : si le gouvernement supprime la clause générale de compétence, c'est tout simplement pour contrôler un peu plus les Collectivités en limitant leur champ d'intervention. Les Collectivités ne pourraient plus compenser le désengagement de l'Etat. La suppression de la clause générale de compétences est donc une attaque supplémentaire de la droite au pouvoir contre les territoires ruraux : il n'est pas besoin de démonstration particulière pour prouver que certaines Communes ne pourront pas mener à bien leurs projets dans ces conditions !

De fait, en interdisant la solidarité territoriale, la suppression de la Clause générale de Compétence va provoquer la réduction des investissements publics (dont 70% sont aujourd'hui assurés par les collectivités). Elle aura également des conséquences lourdes pour le réseau associatif, déjà malmené par les revirements permanents de l'Etat en matière d'emploi aidé.

Animé par son idéologie libérale et sa volonté de réduire les dépenses publiques, c'est précisément à cela que souhaitait parvenir le Gouvernement !

 

3 - « Recentralisation » et éloignement des centres de décisions 

Souvent exprimée depuis le début du débat sur la réforme des collectivités territoriales, « la recentralisation » conforte un peu plus l'idée que cette réforme vise l'asphyxie des territoires ruraux.

La recentralisation telle qu'évoquée ici ne signifie pas que l'Etat va récupérer les compétences des collectivités -le Gouvernement tend plutôt à se désengager et à désengager les Collectivités avec lui. Par recentralisation, il faut entendre « les Métropoles, les Pôles Métropolitains et les Etablissements Publics de Coopération Intercommunales comme futurs lieux de décisions ».

Si tout le monde s'accorde à dire que la carte de l'intercommunalité doit être achevée, la Droite au Gouvernement dénature l'esprit de la coopération intercommunale et l'envisage, non plus comme une mutualisation de projets mais comme un moyen de tuer les Communes. L'intercommunalité sera désormais imposée.

Au cœur du dispositif, les Préfets auront un rôle prépondérant dans l'achèvement de la carte intercommunale (qui doit intervenir d'ici le 30 juin 2013) : ce sont eux qui doivent établir le Schéma départemental de coopération intercommunale pour le 31 décembre 2011. Pour l'amender, la commission départementale de coopération intercommunale (CDCI, au sein de laquelle siège un certain nombre de nos camarades, en minorité cependant) devra mobiliser une majorité qualifiée des 2/3. Autant dire qu'il faut s'attendre à des « petits arrangements en famille » !!

Les populations ne seront pas consultées avant l'adhésion de leur Commune à un EPCI : le Sénat avait introduit un amendement allant dans ce sens que les Députés ont retiré en deuxième lecture...

Les transferts de compétences des Communes vers les Métropoles, les Pôles métropolitains (un projet porté par  l'association du Sillon Lorrain est en cours d'élaboration sous l'impulsion du Président de la CUGN) et autres EPCI ôteront tout pouvoir décisionnel et tout pouvoir de police aux maires. La possibilité de créer « une commune nouvelle » (fusion de deux anciennes Communes) conforte cette idée : le Maire d'une « commune nouvelle » sera dépourvu de tout pouvoir majeur hormis celui de tenir les registres d'état civils, célébrer les mariages et autres inaugurations de chrysanthèmes...

Les Métropoles, Pôles Métropolitains et EPCI consacreront l'éloignement des centres de décisions - qui plus est des décisions importantes puisque ces nouvelles structures récupéreront des compétences aujourd'hui exercées par les Départements et Régions ! Cet éloignement se fera au détriment des populations et des territoires !

Le Conseiller Territorial sera par nature un élu déconnecté des territoires : ceux-ci ne pourront pas siéger à la Région, siéger au Département, suivre les dossiers, assumer leur présence dans les organismes associés, lycées et collèges et en même temps aller sur le terrain, notamment les territoires les plus éloignés ! Ceci est d'autant plus vrai que les Conseillers Territoriaux seront moins nombreux que les élus actuels alors que la charge de travail restera la même (le projet de loi prévoit 35 conseillers territoriaux pour le département de Meurthe et Moselle) !

C'est par ailleurs une menace lourde qui pèse  sur  une vision régionale d'un aménagement du territoire équilibré solidaire et équitable. On ne peut s'empêcher d'imaginer en effet chaque conseiller territorial venant « négocier » pour son seul « clocher » les quelques subsides que la Région pourra encore mobiliser.

Enfin, ce conseiller territorial devrait être élu au scrutin uninominal, qui pénalise toujours les femmes au contraire du scrutin de liste actuellement en vigueur pour l'élection des conseillers régionaux. Le principe de parité est  bafoué.

 

Conclusion

La conclusion revient à Jean-Pierre Balligand (Député de l'Aisne, co-président de l'Institut de la Décentralisation). Il s'interrogeait en ces termes lors des débats de l'Assemblée Nationale : 

« La première question que l'on doit se poser, monsieur le secrétaire d'État, c'est de savoir le sens de la démarche qui est la vôtre.

Premièrement, s'agit-il d'un texte de décentralisation ? La réponse est non, pour une raison simple : aucun pouvoir nouveau n'y est dévolu aux collectivités. Or un texte de décentralisation est d'abord un texte de dévolution de pouvoirs.

Deuxièmement, s'agit-il d'un texte de recentralisation ? Je dirai que non, mes chers collègues, et c'est là où je prends une certaine liberté. Parmi les compétences déléguées durant les vingt-cinq ou trente dernières années, prenons l'exemple des services départementaux d'incendie et de secours. Pour les décentralisateurs que nous sommes, il ne s'agit pas d'une compétence correctement exercée. Les conseils généraux et les collectivités la financent ; or nous sommes nombreux à penser que le commandement du préfet apporterait une plus grande cohérence à cette politique qui est, selon nous, du ressort de l'État. Soyons clairs : on peut militer en faveur de la décentralisation et estimer que telle compétence, parce qu'elle concerne la protection des biens et des personnes, relève des fonctions régaliennes de l'État.

Ce texte ne vise pas à recentraliser : aucune compétence ne va être exercée de nouveau par l'État.

La troisième hypothèse, que je défends avec certains collègues universitaires, c'est qu'il s'agit d'un texte de rupture qui, pour la première fois, abaisse l'action publique territoriale en France. En cela, ce projet de loi est fondamentalement thatchérien. Après avoir abaissé l'action publique étatique, vous avez programmé l'abaissement de l'action publique territoriale. »

...

Après le vote du projet en deuxième lecture par l'Assemblée Nationale, qui a choisi de faire passer ce texte en force en  revenant sur toutes les modifications apportées par le Sénat, Elisabeth Guigou, secrétaire nationale du PS à la réforme des collectivités territoriales et à la réforme de l'Etat, relevait « que le gouvernement et la majorité redoublent leur offensive contre les collectivités territoriales, au mépris de l'article 72 de la Constitution et de l'article 1er sur la parité » Elle indiquait que « le Parti Socialiste poursuivra son combat contre la régression territoriale orchestrée par le gouvernement et qu'il s'engage à supprimer les dispositions iniques de la contre réforme du gouvernement ainsi que le conseiller territorial lorsqu'il reviendra aux responsabilités » (communiqué de presse du 18 septembre 2010).

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